Édition 2026
- 29 avr.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 5 juin
Cette année, le prix Gide du Contemporain capital récompensera un collectif littéraire.
Il est rare, si ce n’est tout à fait inédit, qu’un prix littéraire récompense un collectif. Les grands prix classiques (Goncourt, Booker Prize, Nobel) ne sont presque jamais attribués à des collectifs littéraires[1]. Récompenser un collectif au titre du Prix Gide du Contemporain capital ne procède donc pas d’un effet de mode, mais il ne s’agit pas non plus d’un geste polémique. Ce choix relève bien plutôt d’une lecture attentive de ce que la littérature a toujours été – et de ce qu’elle devient à nouveau aujourd’hui sous nos yeux.
Qu’entend-on par “collectif” en littérature ?
Le mot ne désigne pas seulement un groupe d’auteurs signant des textes communs. Il recouvre une constellation de formes : on pense évidemment tout de suite à des mouvements littéraires (du surréalisme à l’Oulipo) ou à des revues (de la NRF à Tel Quel ou L’Infini, en passant par Po&sie, Lignes ou L’Atelier du Roman, Festival permanent des mots ou Les Moments littéraires, Le Cafard hérétique ou La Femelle du Requin, Inuits dans la jungle, Kanyar ou la Revue des Deux Mondes, Quarto…). Mais aussi, dans un foisonnement qui est la marque même de la vie intellectuelle, aux maisons d’édition indépendantes qui inventent des lignes et des catalogues comme des œuvres en soi, aux collections éditoriales qui structurent des imaginaires, aux associations d’écrivains, ateliers d’écriture, troupes de théâtre, collectifs de traducteurs, réseaux transnationaux d’auteurs en exil, laboratoires poétiques mêlant texte, image et performance. Il faudrait y ajouter également – et c’est aujourd’hui décisif – tous les collectifs en ligne, plateformes numériques d’écriture collaborative, sites où passent à la fois des voix critiques exigeantes et le plus vif de la littérature (Daïmon, En attendant Nadeau, Fabula, Histoires littéraires, Le Matricule des Anges, Le Tiers Livre, Tokyo Time Table…), sans oublier les communautés de lecteurs qui deviennent co-acteurs de la création, les cercles de circulation et de réécriture, les dispositifs où l’auteur est moins une origine qu’un nœud.

Pourquoi récompenser un collectif aujourd’hui ?
L’histoire même de la littérature nous invite à nous pencher sur « le collectif ». Aucun grand moment n’a été strictement solitaire : les cénacles romantiques, les avant-gardes du 20ᵉ siècle, les réseaux éditoriaux qui ont porté des œuvres majeures ont toujours fonctionné comme des matrices collectives. La figure de l’auteur isolé est loin d’être la seule possible. À l’heure actuelle, cette dimension s’intensifie sous l’effet de transformations profondes : mondialisation des circulations, multiplicité des langues en contact, recomposition des identités, crise des institutions traditionnelles de légitimation, émergence de nouvelles formes de publication et de diffusion. Dans ce contexte, le collectif n’est pas un affaiblissement de la singularité, mais une condition de sa fécondité. Il permet de faire dialoguer des expériences hétérogènes, de résister aux logiques d’uniformisation, de rendre visibles des voix minorées, de construire des espaces de création là où ils manquent.
D’un point de vue social et politique, le collectif introduit une responsabilité partagée. Il ne s’agit plus seulement de dire le monde, mais de l’habiter ensemble dans et par le langage. Dans des sociétés fragmentées, parfois polarisées, la littérature collective devient un lieu de médiation, d’expérimentation démocratique, de recomposition du commun. Elle rend possible une parole à plusieurs voix qui ne se réduit pas au consensus, mais qui assume le conflit, la pluralité, la tension – bref, le réel.
En quoi ce choix est-il fidèle à l’esprit d’André Gide ?
On commettrait une erreur en faisant d’André Gide le champion d’un individualisme absolu. Il a représenté au contraire un écrivain-carrefour. Toute son œuvre témoigne d’un dialogue constant entre l’individu et les formes collectives. N’est-il pas un des premiers à construire, dans Les Faux-Monnayeurs (1925), un roman polyphonique où les voix se croisent, se contredisent, se répondent ? Le dispositif du “journal d’Édouard” à l’intérieur du roman montre que l’écriture est toujours prise dans un réseau de relations, de lectures, d’influences. Le livre lui-même est une machine collective.
L’engagement de Gide dans La Nouvelle Revue Française, qu’il cofonde[2] et anime, manifeste une conviction profonde : la littérature se fait aussi dans des lieux communs, des institutions souples, des communautés de travail. Comme La NRF, chacun de ces collectifs est un organisme vivant, un atelier où se définissent des orientations esthétiques et éthiques.
Dans Retour de l'U.R.S.S. (1936), Gide interroge frontalement le rapport entre l’individu et le collectif politique. Son refus des dogmes, son exigence de vérité face à la pression idéologique montrent qu’il ne sacrifie jamais la conscience individuelle au groupe –mais qu’il ne pense pas non plus cette conscience hors de toute inscription collective.
Ainsi, récompenser un collectif, c’est prolonger la tension gidienne fondamentale entre singularité et communauté, entre exigence personnelle et construction d’espaces communs.
Que pourrait donc être un « contemporain capital » collectif ?
Il est impossible de rendre justice à tous les collectifs existants, se faisant et se défaisant, tenant bon ou ouvrant une voie à des idées nouvelles. Mais on peut reconnaître à des initiatives marquantes, dans la lignée des « Décades de Pontigny » auxquelles participait André Gide et qui ont représenté une balise pour la pensée au 20e siècle, le rôle de « contemporain capital ».
Pour le Prix Gide du Contemporain capital, le terme « contemporain » ne désigne pas seulement une appartenance chronologique, mais une capacité à saisir les forces à l’œuvre dans le présent, un présent lui-même marqué par l’interdépendance, la circulation, la complexité. « Capital » ne signifie pas seulement « important », mais structurant, décisif – au sens symbolique, culturel, artistique, politique – et la capacité à produire du sens, à élaborer des imaginaires, à influencer durablement la manière dont nous comprenons le monde. Un « contemporain capital collectif » est donc à nos yeux une entité qui, par sa pratique commune, éclaire le présent, en révèle les tensions, en propose des formes intelligibles et partageables. « Collectif », enfin, désigne la forme d’organisation de cette création – plurielle, relationnelle, ouverte.
S’éloignant un temps de la notion d’écrivain-phare, sortant de la version du génie unique, le collectif rend possible une compréhension ajustée et sensible du monde évitant les écueils de l’individualisme. Quelques mots autour desquels se réunir suffisent à inaugurer des possibles. On ne compte plus les slogans derrière lesquels ont pu se construire des valeurs durables. La République française elle-même s’est structurée autour de la devise « Liberté, égalité, fraternité » ; plus récemment, « Femme, vie, liberté », slogan né du combat de femmes kurdes, a conduit les rassemblements autour de la mort de Jina Mahsa Amini en Iran. Quelques mots permettent de cristalliser un mouvement, une vague, de poser les jalons d’un départ ancré, qui pourra devenir un repère, un lieu de ralliement et une ligne de force. « Tenir tête, fédérer, amorcer » a été la ligne éditoriale de la belle revue Ballast ; « Le monde est à repassionner » est la phrase de Yannick Haenel à partir de laquelle la jeune revue Aventures remue ses idées et de nouvelles manières d’écrire. Plus de 180 femmes se sont réunies sous le nom de « Parlement des écrivaines francophones », faisant front commun, par la langue française et à travers le féminin, contre la privation de droits des femmes autour du monde. Certaines initiatives sont amples, d’autres plus modestes. Certaines entendent simplement remuer des mots tandis que d’autres mettent en place une lutte politique.
Le collectif porte loin, mais il est la plupart du temps lié à une initiative « locale ». Ce « local » peut aussi bien être un auteur unique, une œuvre à partir de laquelle ont pu être construites des ramifications (comme l’œuvre-monde d’Edouard Glissant ayant donné naissance à l’Institut du Tout-monde) qu’un lieu concret à partir duquel se sont élaborées des traditions intellectuelles (tel le Centre culturel de Cerisy) ou une manière d’habiter le temps en le peuplant de contes et de rencontres (comme le Festival des 4 chemins, celui de Beyrouth Livres ou Plumes d'Afrique...), ou encore un simple papier gorgé de poésies et plié en quatre, à faire passer de mains en mains (telle la brillante revue suisse romande Le Persil), faisant de la littérature un lieu de ventilation permanente.
Alors, de quoi se mêle la littérature aujourd’hui ?
Récompenser un collectif, c’est reconnaître que certaines des œuvres les plus décisives aujourd’hui ne sont pas assignables à une seule signature. C’est affirmer que la littérature, loin de se dissoudre dans le multiple, y trouve au contraire une nouvelle intensité. C’est enfin rappeler que le « contemporain capital » n’est pas seulement celui qui parle le plus fort, mais celui qui parvient à faire entendre plusieurs voix à la fois – et à en faire une forme.
C’est à faire circuler que ce Prix contribue, sans vocation à tout révéler ou découvrir, mais en essayant d’extraire des essences de notre paysage littéraire, allant de formations insuffisamment connues à des collectifs incontournables pour comprendre de quoi se mêle la littérature aujourd’hui.
La liste des collectifs retenus par le jury de cette seconde édition du Prix Gide du Contemporain capital est visible ici.
[1] Les exceptions en sont d’autant plus précieuses : en 2021, le Prix Jan Michalski de littérature a été décerné à l’organisation non gouvernementale russe Memorial International (Alena Kozlova, Nikolai Mikhailov, Irina Ostrovskaya et Irina Scherbakova) pour l’ouvrage collectif OST: Letters, Memoirs and Stories from Ostarbeiter in Nazi Germany. Mais le Prix récompensait alors une publication ponctuelle, unique, et non l’œuvre produite par un collectif de manière étale.
[2] Avec Jacques Copeau, Marcel Drouin, Henri Ghéon, André Ruyters et Jean Schlumberger.



































