Festival Quatre chemins
- 29 mai
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En 2003, Daniel Marcellin, entouré d’artistes tels Syto Cavé et Guy Régis Jr, crée le Festival 4 Chemins. L’expression « Quatre chemins » désigne le « carrefour » et a une forte signification spirituelle en Haïti. Dans l’univers vaudou et traditionnel haïtien, les carrefours sont des lieux magiques où se déroulent des rencontres spirituelles mémorables et où de nouvelles voies peuvent émerger.

Ce carrefour puise sa symbolique dans l’histoire même de Haïti, une convergence de l’histoire de l’Afrique, de l’Amérique et de l’Europe. De la douleur de l’esclavage sont nées les voies de l’indépendance, et la soif absolue de connaissance et de liberté. La poésie, le théâtre, la musique, la peinture, l’art en général, jouent alors un rôle central dans l’interprétation de ces quatre chemins, dans la transmission de ces rencontres mémorables.
C’est un festival peu connu, qui existe pourtant depuis 23 ans cette année, malgré toute la violence qui s’empare de l’île, les massacres, le tremblement de terre, les gangs. 2004, la guerre civile sur l’île, le Président Jean-Bertrand Aristide quitte le pouvoir et s’exile. L’ONU est déployée, et c’est l’anarchie des « aides internationales » et l’organisation d’élections fortement contestées (René Préval en 2006, puis Michel Martelly en 2011). 2010, c’est le tremblement de terre qui dévaste Port-au-Prince, 200000 victimes, et la destruction des infrastructures étatiques, policières et judiciaires, l’épidémie de choléra introduite par les Casques bleus népalais, plus d’un millier de victimes, et les répressions sanglantes de l’État contre les protestations, et l’émergence des gangs qui sévissent jusqu’aujourd’hui, l’assassinat du Président Jovenel Moïse en 2021 qui plonge Haïti dans un vide institutionnel total (absence de président, parlement non fonctionnel). Les gangs utilisent les viols collectifs, les massacres de quartiers entiers (comme à la Plaine du Cul-de-Sac ou à Carrefour-Feuilles) et les enlèvements contre rançon à grande échelle pour soumettre la population.
Dans ce contexte extrêmement violent, sous la direction de Guy Régis Jr, le festival Les Quatre Chemins n’a jamais baissé les bras, jamais annulé une édition, il a lieu chaque année au mois de novembre, pendant tout un mois, avec des invités locaux bien sûr mais aussi internationaux tel Franketienne, immense poète-écrivain-peintre, ou Yannick Lahens (prix Femina 2014, Grand Prix du roman de l’académie française 2025). Sans oublier les actions menées tout au long de l’année : intervention d’artistes dans les établissements scolaires et universitaires, résidence d’écriture ou de création offerte à un artiste ou à un écrivain dans la ville de son choix sur l’île, des résidences ouvertes à des ateliers, pour une jeunesse assoiffée d’art et de connaissance.
Pour l’illustrer, les mots de présentation du festival pour cette année 2026 :
« Chaque année il nous est demandé : si nous allons pouvoir tenir encore, si le festival aura lieu. Et, chaque année, nous construisons inlassablement cet espace d’échanges et de création. Comme acte de résistance. Tel un engagement vis-à-vis de l’ensemble de la population. Afin de les aider à continuer à y croire. Eux aussi, chaque année, ils sont au rendez-vous, les artistes, le public venant en grand nombre, même en plein “pays lock”. L’équipe de la programmation adapte les horaires parfois le jour même, la sécurité est renforcée et les spectacles en espaces publics limités, mais cette fête des arts, ce temps de rencontres se maintient telle une lumière vive dans le chaos. »
En dépit d'une crise sécuritaire et politique étouffante, le festival continue d'offrir un espace d'expression indispensable aux artistes haïtiens et internationaux. Il perpétue cet esprit haïtien, première république noire libre, une flamme jamais éteinte, référence importante pour ceux qui dans les contextes opprimés continuent de créer, d’écrire, de penser, de bâtir des systèmes de pensées pour nous amener vers la figure de cet intellectuel moderne, qui regarde avec lucidité le monde contemporain et qui instaure le débat public, qui prône la liberté de l’individu face aux oppressions, qui replace toujours au centre le dialogue entre les peuples et civilisations. C’est la figure de « l’inquiéteur ».
Ce festival, au « cœur des ténèbres », pour paraphraser le roman de Conrad, nous interroge constamment. Peut-on faire de la littérature au milieu du chaos ? Que sont nos certitudes et nos conforts face à de telles situations, et face à des auteurs et créateurs que ce festival invite pour bousculer nos conceptions du monde et de la politique ? En Haïti, faire du théâtre contemporain, investir la rue (hors les murs) et aborder des thématiques sociales et politiques brûlantes dans un climat d'instabilité extrême relève exactement de cette posture d'inquiéteur. Le festival refuse le silence et utilise l'art comme une arme de questionnement massif.
Permettre d’apprendre à libérer les imaginaires, créer des moyens de rencontre, de questionnements citoyens par l’art. Les activités du festival sont plurielles et cherchent à atteindre le plus grand nombre. Elles présentent les arts comme une fenêtre ouverte sur d’autres mondes, mais aussi sur son propre univers, l’art comme vecteur de développement, de partage, l’art comme une nécessité pour tous.
André Gide a marqué l'histoire littéraire et politique par ses écrits engagés, notamment Voyage au Congo (1927) où, sans s’opposer formellement au colonialisme, il pointe du doigt ses abus, combat les compagnies concessionnaires qui, tout comme aujourd’hui (autour des minerais) continuent de sévir au Congo. Dans cette continuité, le festival s’engage contre l’injustice et les violences faites à la population. Les angles morts du colonialisme, pas toujours dénoncés par Gide en son temps, méritent aujourd’hui d’être mis en lumière par le Prix Gide du Contemporain Capital, car comment penser notre monde dont la naissance doit énormément au système de l’esclavagisme et du colonialisme, et comment ne pas honorer Haïti, ses artistes, ses intellectuels qui créent et pensent dans ce carrefour où se redéfinissent les questions mémorielles, le néocolonialisme et les luttes d'émancipation ? En honorant régulièrement des figures majeures de la pensée antillaise et de la négritude (comme Aimé Césaire), le festival Quatre Chemins poursuit le travail de décolonisation des esprits et de dénonciation des injustices cher à Gide. Il ne choisit pas la facilité. Il fait dialoguer la performance de rue, les lectures scéniques audacieuses (en partenariat avec le Prix RFI Théâtre) et les résidences d'écriture dans un contexte logistique presque impossible. C'est une structure profondément atypique et vitale pour la survie de la création francophone et créolophone dans les Caraïbes. Il s’agit de démarches artistiques majeures, mais marginalisées, car occupant un espace atypique dans la création contemporaine (comme par exemple l’invitation de Hala Moughanie, dramaturge libanaise, pour sa pièce Tais-toi et creuse, prémonitoire de la situation actuelle du Liban et de la région).

Mais le festival, c’est aussi un pont culturel et polyglotte. Quatre chemins est un pont unique entre le français et le créole, prouvant que la langue est un matériau vivant, poétique et politique. Attribuer une reconnaissance ou un prix au Festival Quatre Chemins sous l'égide d'André Gide serait un geste politique et artistique fort. La fondation Catherine Gide valoriserait le dialogue international et la richesse de la langue française dans toute sa diversité et son métissage. Ce serait aussi récompenser le courage de l'esprit contre la force brute, la persistance de la beauté dans le chaos, et célébrer un art qui, fidèle à Gide, refuse de se soumettre ou de se taire.




















