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Les éditions Bleu et Jaune

  • il y a 3 jours
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 6 heures


Fondées en 2015 par Tatiana Sirotchouk, les éditions Bleu et Jaune ont choisi les couleurs de l’Ukraine[1] comme un clin d’œil au pays d’origine de leur directrice, mais aussi à l’Europe, dont elles mettent en lumière les langues moins répandues du slovaque au roumain, en passant par le croate, le serbe ou le letton. Publiant également des auteurs majeurs dans le champ littéraire ukrainien, ce collectif promeut par ses traductions exemplaires des voix essentielles dans les temps troublés que nous traversons, leur donnant tout l’écho qu’elles méritent.


Plus de quatre ans après le début de la guerre d’invasion menée par la Russie en Ukraine, et quatre-vingt-dix ans après la publication par Gide de son Retour de l’U.R.S.S. (1936), décerner le Prix du Contemporain Capital aux éditions Bleu et Jaune serait un symbole fort, alors que l’on observe ces dernières années une montée en puissance mondialisée des totalitarismes et des impérialismes expansionnistes, qui ne sont pas sans rappeler la période de l’entre-deux-guerres. Leur catalogue comprend ainsi des écrivains se trouvant littéralement en première ligne des combats, dont les poètes et soldats Artur Dron et Maksym Kryvtsov. Les Poèmes de la brèche (2023) de ce dernier, tué dans la région de Kharkiv en janvier 2024, à l’âge de 33 ans, sont un puissant testament littéraire. Traduit de l’ukrainien par Nikol Dziub, ce recueil de textes écrits au front et accompagnés des photographies de guerre de l’auteur sont « comme une brèche ouverte : sur la guerre, sur le monde, sur nous-mêmes – si nous osons regarder. » Comme le dit encore justement son éditeur, ces poèmes « frappent comme des éclats d’obus : ils blessent, éclairent, réveillent. Ils disent les terribles souffrances et les modestes rêves des soldats. Ils capturent l’humanité des gens, révélant la beauté fragile de la vie même au cœur de la destruction[2]. » Paru la même année, le recueil Nous étions là constitue un autre témoignage capital, lui aussi écrit depuis les tranchées par Artur Dron (et traduit par Dziub), poète devenu soldat à 22 ans, et démobilisé en juillet 2025 en tant que vétéran et invalide de guerre, avant même d’avoir atteint l’âge de l’enrôlement.


 

En dehors de ces frères d’armes engagés pour défendre leur pays contre l’envahisseur russe, les éditions Bleu et Jaune publient en outre des auteurs majeurs de la littérature contemporaine ukrainienne, tels les écrivaines Maria Matios et Khrystyna Lukashchuk, ou encore le journaliste Artem Chapeye, qui fut reporter pendant la guerre du Donbass. Elles cherchent en particulier à porter témoignage dans une perspective historique, comme c’est le cas dans Holodomor, Ukraine 1933 de Philippe et Anne-Marie Naumiak, enfants d’un survivant de ce génocide perpetré contre le peuple ukrainien, qui ont recueilli les récits des derniers témoins de ces atrocités. Tenant ainsi à faire découvrir une grande diversité de voix, cette maison atypique effectue également un important travail patrimonial, avec par exemple la parution en 2023 d’une nouvelle édition de Kobzar, œuvre-fleuve rassemblant 248 poèmes de Taras Chevtchenko, le grand poète national du XIXᵉ siècle.



Comme le soulignait récemment Tatiana Sirotchouk, directrice franco-ukrainienne de cette jeune maison d’édition, « en 2024, seulement sept livres étaient traduits de l’ukrainien vers le français, dont quatre étaient des romans et des recueils de poésie. La même année, cinquante-neuf romans et œuvres poétiques étaient traduites du russe vers le français[3]. » Soutenir la traduction d’auteurs ukrainiens constitue dès lors un enjeu important en termes de visibilité, aujourd’hui plus que jamais, ce que l’attribution du Prix Gide du Contemporain capital viendrait signaler de façon éclatante. Ces éditions basées à Paris s’efforcent en outre de traduire d’autres langues minoritaires en Europe, notamment de l’Est, permettant de lire grâce à cet effort collectif des écrivains slovaques, tchèques, croates, serbes, lettons, roumains ou lituaniens, mais aussi en langue finnoise, islandaise et danoise, en plus d’auteurs francophones (Hélène Blanc, Philippe Bonnet, Thierry Loisel). La magnifique collection « Fiction Europe » mériterait à cet égard à elle seule d’être récompensée dans la droite lignée de l’esprit européen et humaniste ardemment défendu par Gide, qui voyait dans la culture du continent au sens large un bien commun essentiel par-delà les frontières, et le berceau d’une conscience intellectuelle commune. Le travail exemplaire de traduction accompli par les éditions Bleu et Jaune, facilitant le dialogue et la compréhension mutuelle entre les peuples, en fait sans conteste un contemporain capital du XXIᵉ siècle, qui donne ainsi accès aux lecteurs francophones à de grandes œuvres littéraires encore méconnues d’Europe centrale et orientale. On songe par exemple à la romancière ukrainienne Maria Matios, précédemment citée, ou encore à l’écrivain roumain Adrian Lesenciuc, ces deux auteurs étant des figures incontournables de la littérature de leurs pays respectifs, tout en ayant toujours peu d’audience auprès du public français.

 


La guerre n’est pas la seule à avoir fait son retour sur le continent européen avec l’annexion de la Crimée en 2014 et l’invasion de l’Ukraine en 2022, et il s’agit d’analyser également les mécanismes profonds et transnationaux qui en sont à l’origine, dont l’affirmation de pouvoirs autoritaires fascisants et le culte de la personnalité, si courageusement dénoncé par Gide à propos de Staline en 1936, et que l’on retrouve avec des échos de plus en plus marqués chez Poutine et bien d’autres figures à travers le monde. En outre, récompenser un collectif mettant fièrement en avant les couleurs de l’Union Européenne aurait particulièrement du sens au terme de ce premier quart tourmenté du XXIᵉ siècle, cette institution née des déchirements de la Deuxième Guerre mondiale représentant un idéal de paix, d’unité et d’échanges entre les nations qui reste aujourd’hui l’un des derniers repères soutenant ces valeurs au niveau mondial, en dépit de ses indéniables limites et faiblesses. Au moment où l’ONU et les autres grandes organisations internationales ne sont plus traitées que comme des coquilles vides, et où l’Ukraine montre une volonté farouche de rejoindre cette structure d’alliance entre pays voisins, encourager ce rare symbole d’union à contre-courant des discours ambiants si critiques et pessimistes à son égard serait un geste marquant, surtout qu’il s’agirait avant tout de mettre à l’honneur la diversité de la littérature européenne contemporaine. Dans une époque où les désunions en tout genre font rage, faisant le lit de partis extrémistes néo-fascistes qui ont le vent en poupe partout en Europe, les écrivains et leurs éditeurs prônant des valeurs humanistes sont d’indispensables figures de résistance face à la barbarie et aux attaques contre les libertés – en tant que tels, ils sont et resteront toujours menacés.


Le choix du jury de récompenser les éditions Bleu et Jaune serait pour finir fidèle à bien des égards à l’esprit de Gide, mais également à celui du Prix du Contemporain Capital, collectif en l’occurrence, cette maison ayant pour ligne éditoriale « la découverte de l’Autre. Désenclaver les frontières entre pays et cultures et construire des ponts interculturels est notre engagement, notre mission et notre contribution à l’humanité[4]. » Étant au rendez-vous des enjeux historiques de la période, et croyant profondément dans les pouvoirs de la littérature, c’est ainsi qu’elle fait circuler des récits et témoignages aux formes narratives singulières, tresse des ensembles mémoriels intimes et universels, et assure au final le passage du collectif à la communauté – il s’agit bien, au sens le plus noble du terme, d’une maison et d’un refuge, qui accueille et rassemble des biens communs issus de multiples contrées, langues et cultures à travers l’Europe et au-delà.



[1] Voir l'entretien avec Bookalicious dans lequel elle explique également en quoi ces couleurs représentent une possibilité de créer des ponts à partir de différences.

[2] Voir la présentation du livre sur le site Internet des éditions Bleu et Jaune.

[3] Voir Emilie Gavoille, « En Ukraine, quatre ans après l'invasion russe, le livre est un objet de résistance », Télérama, 24 février 2026.

[4] Voir  « Les valeurs qui nous animent », sur le site Internet des éditions Bleu et Jaune.

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