Festival Mantsina sur scène
- 1 juin
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Dernière mise à jour : il y a 6 jours
Le Festival Mantsina sur scène est un événement culturel congolais d’envergure, consacré au théâtre et aux arts vivants, qui se déroule tous les ans, à Brazzaville, en République du Congo. Il a été fondé en 2003 par l’association Noé Culture, un collectif d’auteurs, de metteurs en scène et comédiens congolais. L’un des artistes phares de cette association est Dieudonné Niangouna, artiste associé au Festival d’Avignon 2013.
C’est un festival pluridisciplinaire qui a lieu tous les ans au mois de décembre, une rencontre internationale de théâtre dont le programme est riche et varié : des spectacles et des performances, des lectures de textes d’auteurs contemporains et inédits, des installations, des expositions d’art, des résidences et des ateliers de formation (portant sur le jeu d'acteur, l'écriture dramatique, le journalisme, la réalisation, la mise en scène et la marionnette).
Depuis sa création, Mantsina sur scène est un rendez-vous incontournable du théâtre africain. Étant l'un des rares festivals de théâtre d’envergure internationale présents sur le sol africain francophone, il accueille année après année des créations et des expérimentations qui n’auraient jamais pu se faire hors du sol africain, car c’est un festival qui interroge la naissance du texte dans son terroir, qui s’intéresse à l’artiste amateur, l’artiste dans sa fragilité et ses doutes, l’artiste africain face à tous ses impossibles : l’impossible de penser l’art comme un métier viable, l’impossible de faire circuler l’œuvre à cause du manque de moyens (productions) et des infrastructures de diffusions, notamment le bâti, l’impossible du dire où la littérature impacte directement le politique au premier mot prononcé par le comédien, à chaque gestuelle qu’il entame, l’expression étant un art dangereux, souvent sanctionné par les dictatures ou les régimes autoritaires.
Sa programmation est réalisée par un collectif d’auteurs et de metteurs en scène qui porte un intérêt particulier à la singularité et aux formes du théâtre africain. Que signifie faire du théâtre dans le contexte africain ? Dans sa tradition riche de l’art, du récit et des représentations ? Dans son histoire traversée par tant de drames et de tragédies, marquée aussi par de si remarquables résiliences, de créations et de recréations de soi ? Dans sa mémoire bafouée, mille fois remise dans la lumière par ses auteurs, notamment ici, Sony Labou Tansi, dramaturge congolais (1947-1995), figure majeure et centrale de l’avant-garde africaine, précurseur des nouvelles écritures dramatiques.

Dans le sillage de Sony Labou Tansi (comme lors de l’édition de 2015 qui lui était consacrée), le festival Mantsina sur scène excelle dans l’innovation esthétique, dans l’engagement politique et le renouvellement de la langue française. C’est un festival qui refuse l’assignation d’un théâtre calqué sur l’Occident, notamment l’espace de jeu (lieu dédié, salle de théâtre), la nature frontale du théâtre. Ce refus de l’assignation est un vent de liberté offert à la pensée, une issue à disposition des diversités et de la richesse du monde. L’Afrique tellement nommée, tellement définie par les autres, avec leurs lots de clichés et de préjugés, trouve dans ce festival la modernité sans pareille de la création théâtrale, car il interroge la pertinence en Afrique des catégories héritées de l’histoire du théâtre occidental, de Shakespeare à Molière, jusqu’aux dramaturgies actuelles. C’est un théâtre qui donne un nouveau souffle au théâtre grâce à l'originalité de son écriture.
Mantsina sur scène utilise abondamment l'humour, l'ironie, l'hyperbole, le symbole, la violence et l’obscénité des mots, du corps, mots et corps devenus arme de subversion contre le pouvoir tyrannique, mais aussi contre l’organisation mondiale du monde où l’Afrique est essentiellement tenue comme champ d’exploitation des matières premières et source de main d’œuvre serviable à souhait. Ainsi, le théâtre n’est pas seulement divertissement, il fouille dans les tripes mêmes d’une société en proie à des remous incessants. Ce n’est point un art de simple consommation ou de contemplation, il agit.

L’engagement politique et social de Mantsina sur scène met en lumière les dérives post-coloniales, tout en ouvrant un discours à l'universalité : dénonciation du pouvoir, de la corruption à l’échelle nationale et internationale, des guerres (des mines par exemple, qui gangrènent le Congo et l’Afrique centrale depuis des décennies), de l’hypocrisie des luttes contre les dictatures alors que le pouvoir de l’argent et le capitalisme sont les fléaux qui frappent en premier le continent.
C’est un festival de Théâtre d'utilité publique, car professionnels comme amateurs s’y expriment, les lieux pouvant être la cour d’un particulier, la concession d’une famille, ou la rue, un moyen de faire parler un grand nombre, là où l’expression est interdite et contrôlée, un festival au cœur de l’oppression pour le Congo Brazzaville, dont les dirigeants n’ont pas changé depuis des lustres.
C’est un festival d’action artisanale, dans le sens noble de l’artisanat, de travailler l’art avec les matériaux à disposition, hors les murs, se produisant au contact direct du public, sans la machine, sans les moyens techniques qui parfois constituent de la poudre aux yeux, cachant les faiblesses d’écriture.

Bien que créé par des artistes congolais (dont Dieudonné Niangouna, Abdon Fortuné Koumbha, et aujourd'hui sous la direction de Sylvie Dyclo Pomos), Mantsina sur scène ne se contente pas d’une parole unilatérale, il s’ouvre aux influences d’autres littératures, ne se limite pas aux frontières africaines mais s’adresse à l’humanité entière.
Fondé en 2003 au sortir d'une guerre civile destructrice, il incarne une démarche artistique, politique et mémorielle qui résonne profondément avec l'esprit d'André Gide, et plus particulièrement avec son célèbre ouvrage engagé, Voyage au Congo (1927). Le jury perpétuerait ainsi cet engagement d’André Gide, de pointer le regard du monde sur cette région du monde qui a connu la tragédie et les massacres pour qu’à l’opposé, dans l’autre hémisphère, on accède à la modernité et au confort. Hier, c’était le caoutchouc et le développement spectaculaire de toute industrie liée à cette matière. Aujourd’hui, ce sont les minerais avec le téléphone portable, les ordinateurs, l’IA. Et, de tout temps pour le Congo, les génocides et les massacres.
Alliant exigence esthétique, liberté d’esprit, engagement humaniste et critique, Mantsina sur scène serait un lauréat légitime. Pour une poursuite d’un devoir de regard et de vérité. Dans Voyage au Congo, André Gide s'était fait le témoin direct des dérives du système colonial, dénonçant l'injustice par la force de sa plume. Mantsina sur scène est né d'une urgence similaire : celle de « briser le silence après les traumatismes de la guerre civile », selon les propos des fondateurs, un festival comme un espace pour dire le réel, documenter les fractures sociales et donner une voix aux sans-voix.

Gide prônait l'indépendance de l'esprit face aux dogmes. Mantsina sur scène se définit lui-même historiquement comme une « armée culturelle » ou un espace de « résistance théâtrale ». Le festival fait vivre les écritures contemporaines et le théâtre de l'urgence, parfois au prix de tensions avec les autorités locales ou de censures. Cette insoumission artistique et cette volonté de fer de maintenir un espace de débat critique en font l'héritier des intellectuels engagés du XXe siècle.
Enfin, pour la défense de la langue française, le festival fait régulièrement dialoguer la littérature et la scène en rendant hommage aux grandes figures de la littérature congolaise et francophone (Sony Labou Tansi, évoqué plus haut, Tchicaya U Tam'si, Aimé Césaire, ou comme dans la création Le Chant du cygne au sexe de Matonge, où la compagnie Le Théâtre des Arts Libres fait se rencontrer les textes d’Anton Tchekhov — Le Chant du cygne — et de Sony Labou Tansi — Le Sexe de Matonge —, dans une mise en scène de Jean-Marie Diatsonama). Récompenser Mantsina serait aussi célébrer ce pont vivant entre l'Afrique et l'Europe, un espace géographique et intellectuel qui a profondément transformé la vie et l'œuvre d'André Gide.

L'engagement humaniste du festival ne s'arrête pas aux représentations. À travers ses ateliers d'écriture, de jeu d'acteur, de scénographie et même de journalisme culturel (la section « Les Bruits de Mantsina »), l'événement transmet des outils d'émancipation intellectuelle à la jeunesse congolaise. Cette dimension éducative et citoyenne rejoint la croyance profonde de Gide dans le pouvoir formateur et libérateur de l'art.
En attribuant le prix à Mantsina sur scène, le jury ne récompenserait donc pas seulement un événement culturel, mais « un acte de foi dans le pouvoir du théâtre et de la parole écrite pour réparer, interroger et libérer une société » (Dieudonné Niangouna).


