Le prix Gide du Contemporain capital : entretien avec Michaël Ferrier
- ambrephilippefcg
- 23 juin
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 6 août

Nous sommes en 2025. Vous acceptez de créer, avec le soutien de la Fondation Catherine Gide, un nouveau prix de littérature, le « Prix Gide du Contemporain capital ». Il existe aujourd’hui en France plus de 2000 prix littéraires, aux incidences très variées. Créer un nouveau prix dans ce contexte veut-il dire que ce n’est pas encore assez, qu’il existe toujours une part manquante ?
Vous avez tout à fait raison de poser la question. À chaque fois que j’annonce que nous créons avec la Fondation Catherine Gide un nouveau prix littéraire, la réaction est la même : encore un prix littéraire ! Avec toutes les variations qu’elle comporte (il y en a trop, ils récompensent toujours les mêmes, ils sont sous influence, etc.), toutes les questions qu’elle colporte (mais pour quoi faire ? à quoi ça sert ?) et toute la panoplie des postures physiques dont elle s’accompagne : haussement d’épaules, sourire en coin, les yeux levés au ciel… Combien de fois ai-je entendu : « Il y a trop de prix littéraires en France ! », « Il y en a plus que de fromages ! »… Ce conditionnement anti-prix littéraire est fascinant.
Or il me semble bien que le problème aujourd’hui n’est pas tant celui de la quantité des prix littéraires qu’une certaine demande d’ouverture et de renouvellement dans leurs modèles de désignation et de délibération. Pour s’en faire une idée, je conseille à tout le monde la lecture du petit livre précis, subtil et vivifiant d’Arnaud Viviant, Station Goncourt : 120 ans de prix littéraires (éditions La Fabrique, 2023), qui met parfaitement en lumière les dérives, les ambiguïtés et les risques des prix littéraires, mais aussi certaines de leurs fonctions essentielles dans l’écosystème littéraire.
La critique « il y a trop de prix » est un faux problème : ce qui nuit à la crédibilité d’un prix, ce n’est pas son existence, mais un certain manque de rigueur éthique, une accumulation de luttes d’influence, ainsi que des dérives commerciales ou promotionnelles. De ce point de vue, le prix Gide du Contemporain capital innove en plusieurs directions essentielles :
— le jury est secret (pour éviter les pressions en tous genres),
— les jurés sont rémunérés (ce qui est normal compte tenu de la masse de travail que cela représente… mais rarissime pour ne pas dire inexistant dans le système actuel),
— c’est un jury polyglotte, transnational et tournant : la rotation des jurés à intervalles réguliers (rare en France… j’ai pris l’idée à un prix que j’admire beaucoup : le Wepler), ainsi que la présence de jurés sur plusieurs continents permettent une plus grande diversité de regards. Nous essaierons d’accentuer encore ces caractéristiques dans les années à venir, mais cela nous permet d’ores et déjà d’avoir parmi nos finalistes cette année une écrivaine de l’île Maurice et une Japonaise. Et la parité est respectée, parmi les finalistes comme dans le jury.
— Le prix publie sur son site une présentation de chaque finaliste qui ne se contente pas de reprendre les quatrièmes de couverture, mais contient les raisons précises qui ont présidé aux raisons de son choix.
À l’heure où tous les dispositifs de soutien à la culture dégringolent en flèche, avec une réduction drastique des subventions, le geste de créer un nouveau prix n’est certes pas la solution à tous les problèmes, mais ce n’est pas non plus un emplâtre sur une jambe de bois : c’est un acte de foi. Dans un monde de plus en plus soumis à la logique des algorithmes, de la rentabilité immédiate et du divertissement rapide, créer un prix littéraire qui récompense une œuvre construite dans la durée, la ténacité, la pugnacité, c’est affirmer que oui, pour nous, la littérature compte encore. Elle mérite d’être lue, pensée, célébrée. Et ce geste, même répété mille fois sous des formes différentes, ne sera jamais de trop.
Ne pensez-vous pas que le fait d’entretenir le secret autour du jury puisse offrir un argument de plus à ceux qui critiquent l’opacité des prix littéraires ?
J’entends votre question. Défendre la confidentialité du jury d’un prix littéraire peut sembler paradoxal à une époque où l’exigence de transparence est omniprésente. Pourtant, dans un contexte littéraire saturé de logiques de réseau, de stratégies éditoriales, de pressions médiatiques et de soupçons de connivence, le secret peut être le meilleur garant de l’honnêteté, de l’indépendance et même – osons le mot – de la vertu d’un prix littéraire. Le secret, paradoxalement, est ce qui permet au jugement de rester libre : aucun éditeur, aucune équipe marketing, ne peut « travailler » les membres du jury (en organisant par exemple des rencontres stratégiques), puisqu’on ignore leur identité. Enfin, et c’est le plus important, un jury secret redonne au texte sa centralité : on ne sait pas qui juge, on sait seulement ce qui est jugé. Et le jury du prix Gide du Contemporain capital sera ainsi également jugé sur ses choix, pas sur ses personnes.

Pourquoi avoir choisi le nom de Prix du contemporain capital ? Est-ce une manière de remettre au centre le rôle de l’intellectuel, précisément porte-parole des marges, dans la société ?
La mention de « contemporain capital » apparaît pour la première fois dans Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, en 1924. Elle a été inventée par l’écrivain et dessinateur français André Rouveyre (1879-1962) pour insister sur le rôle crucial que joue Gide dans le renouvellement critique, éthique et esthétique de son époque. Rouveyre intitule son article : « Le contemporain capital : André Gide ». À cette époque, Gide n’a pas encore reçu le prix Nobel (ce sera en 1947), mais tout le monde a conscience que c’est une figure centrale. Pourquoi avoir choisi ce nom ? D’abord pour sa frappe poétique : « Contemporain capital » est une formule à la fois tonique, subtile et élégante. Rouveyre n’était pas pour rien un des grands amis d’Apollinaire : l’alliance de ces deux mots a une force stylistique et même poétique étonnante, avec cette double attaque en C, allitération qui la rend suggestive et mémorable, et que l’on retrouve aussi sous sa forme visuelle. Mais l’expression est loin de se limiter à une simple répétition phonétique : elle conjoint un mot évoquant une qualité temporelle, fluide, évolutive (« contemporain ») et un mot évoquant un statut absolu, essentiel, incontournable… (« capital »). Cette complémentarité donne à la formule une profondeur, une densité conceptuelle particulière, presque paradoxale : elle fait ressortir la manière dont Gide était tout à la fois homme de son époque (lié au temps) et une figure d’importance universelle (hors du temps).

On le sait, cet effet d’évidence s’est aujourd’hui estompé. Les critères de grandeur sont suspects, les figures d’autorité malmenées. Tant mieux si cela revient à déboulonner des statues nauséabondes, à instaurer un discours critique puissant, ou à redécouvrir une liberté de pensée. Mais on voit bien que c’est souvent l’inverse qui se produit, nouvelles censures, effets délétères profonds : on ne sait plus ce qui est important et ce qui relève du phénomène de mode, on confond animateurs de télévision et intellectuels, chercheurs et idéologues, artistes et publicitaires, c’est une époque de grande confusion.
Bref, l’appellation « Contemporain capital » possède une richesse poétique, symbolique et stylistique très finement orchestrée, ce pour quoi nous l’avons choisie, mais elle correspond aussi parfaitement aux questions que nous voulons poser : dans le vacarme ambiant, qui sont les contemporains capitaux de notre temps ? quels écrivains travaillent, parfois souterrainement, en sourdine, à forger les outils conceptuels, les interrogations nouvelles et le style qui nous permettent de penser notre présent ? Vaste question. Nous n’avons pas avec ce prix la prétention de lui donner une réponse claire, calme et définitive : au moins espérons-nous contribuer à la poser.
La relation des auteurs aux prix littéraires a toujours été complexe. On met souvent en avant le ton sarcastique d’un Céline ou d’un Bernhard[1], tout en oubliant qu’ils ont accepté de recevoir de nombreux prix — ce qui donne d’excellents textes, à la saveur aigre-douce[2]. On parle aussi du refus du Nobel par Sartre — mais cela fut une question de circonstance, comme il l’explique lui-même[3], plus que de totale opposition. Vous-mêmes êtes à la fois du côté de ceux qui en reçoivent, et qui s’en méfient. Quelle est votre propre vision des prix littéraires ?
J’ai fait partie de plusieurs jurys littéraires[4] et j’en ai aussi été récipiendaire, à plusieurs reprises[5]. Je crois connaître, au moins un peu, leurs travers, leurs défauts, mais aussi leurs avantages. Je sais ce qu’ils peuvent apporter à un auteur, en termes financiers par exemple, mais aussi en termes d’encouragement. Quand j’ai reçu le prix de la Porte dorée par exemple, pour Sympathie pour le Fantôme (Gallimard, 2010), j’étais dans une période de doutes : ce livre, qui traitait d’un sujet brûlant en une période troublée (l’identité nationale), n’avait pas très bien marché commercialement. De plus, dans le pays où je vis, la catastrophe nucléaire de Fukushima venait d’avoir lieu (2011), générant un trouble profond. Arrivant d’un Tokyo quasi en état de siège, et après avoir arpenté les rivages dévastés de Fukushima[6], je me demandais un peu ce que la littérature pouvait faire face à un pareil désastre. Et, tout d’un coup, je me suis retrouvé au milieu d’autres écrivains, de lecteurs prestigieux ou anonymes, de lycéens qui me disaient combien les livres comptaient pour eux… Au milieu de toutes les catastrophes, quel encouragement ! En dehors de la récompense même, le simple fait de savoir qu’il reste encore des lecteurs, que votre travail est lu et compris, représente une grande bouffée d’air frais. Depuis, Sympathie pour le Fantôme poursuit son chemin, il vient d’être traduit en anglais : de ce point de vue aussi, les prix peuvent donner une indication à certains traducteurs ou à des maisons d’édition étrangères. Un prix littéraire est comme un signe de la main : quelqu’un vous fait signe, vous montre quelque chose, vous indique un chemin : à vous de voir si vous allez le suivre ou pas.
Enfin, un bon prix littéraire ne se limite pas à un trophée : c’est un lieu de rencontre, de lectures croisées, de réflexions partagées. De ce point de vue, un lieu comme le musée Bourdelle, où nous remettons cette année le prix, est précieux. Il permet d’incarner le prix non seulement comme un événement annuel, mais aussi de le relier à des lectures publiques, ainsi qu’à une communication entre les arts (littérature, musique, sculpture…). C’est dans ce sens que nous œuvrerons dans les années à venir, en tâchant de lier le prix également à une résidence d’écriture, des débats ou des éditions critiques. Car créer un prix, c’est aussi créer un espace vivant autour des œuvres.
Notre Fondation, quant à elle, voit la création de ce prix comme un mécénat indispensable au travail des artistes. Elle a bien évidemment comme but de garder vivante l’œuvre d’André Gide, en la considérant comme capitale, sans pour autant la vouloir intouchable. D’où cette dernière question : quelle filiation peut-on imaginer entre le travail de Gide et celui des lauréats ?
Il y a quelques années, l’œuvre d’André Gide semblait en perte de vitesse, voire périmée. Et pourtant, comme Ambre Philippe avait commencé à le montrer avec le film Après le livre, en partant à la rencontre de ses lecteurs à travers le monde[7], elle a survécu et connaît aujourd’hui un très net regain, que ce soit à l’université (comme le montre le Centre d’études gidiennes de l’Université de Lorraine, le Groupe de recherche Gide Remix de l’université de Haute-Alsace, ainsi que la collection « Bibliothèque gidienne » des éditions Classiques Garnier[8]), en littérature (voir le premier numéro de la revue Année Zéro de Yann Moix qui lui est consacré, éditions Bouquins, 2022), ou dans le domaine de la philosophie et de l’histoire des idées (voir par exemple le récent essai d’Aliocha Wald-Lasowski, qui montre sa modernité en le replaçant dans le compagnonnage de Nietzsche, de Proust et de Kafka)[9].
Dans le pays où je vis, le Japon, ses œuvres complètes ont été réunies en 18 volumes dès 1934-1935, et sont régulièrement retraduites et republiées. Ici comme dans de nombreux pays, Gide continue d’être traduit, lu, étudié, commenté, critiqué, mais – votre formule est excellente – « en la considérant comme capitale, sans pour autant la vouloir intouchable ». C’est la condition pour qu’une œuvre reste vivante. (C’est ainsi que la figure de Gide reprenait elle aussi à sa manière celle de Voltaire, tout en la transformant.) En créant le prix Gide du Contemporain capital, j’ai aussi été influencé par ceux qu’on appelle les Ningen kokuhō au Japon (「人間国宝」), c’est-à-dire des « Trésors nationaux vivants », créateurs et inventeurs de nouvelles formes, mais aussi dépositaires d’un savoir-faire ancestral et d’une mémoire très ancienne. C’est tout cela que représente aussi l’expression « Contemporain capital ».
[1] Voici pour Céline : « […] je trouve qu’il faut multiplier les jurys et les prix littéraires à l’infini – comme les bistrots – puisqu’ils travaillent en même temps pour l’esprit. Le salut de notre civilisation est peut-être de ce côté-là. [ …] Une grande part de l’inquiétude contemporaine, dont trop de mauvais livres se font l’écho, est attribuable peut-être à la relative rareté des prix littéraires. Qu’on en crée d’innombrables ! Pour mon humble part, je dois vous avouer que le Renaudot, en m’apportant les 1250 francs (environ) de rente mensuels dont j’avais tant besoin, m’a mis l’eau à la bouche. » Extrait de L.-F. Céline, Le style contre les idées, Bruxelles, Complexe, 1987, p. 117, cité par Jérôme Meizoz, « Des institutions aux fétiches : les prix littéraires », Écriture, no 51, 1998.
[2] Voir, de Thomas Bernhard, Mes Prix littéraires, trad. Daniel Mirsky, Paris, Gallimard, « Du monde entier », 2010 [Meine Preise, Francfort-sur-le-Main, 2009, publication posthume issue d’un texte probablement rédigé en 1980.]
[3] Voir l’entretien de Sartre avec la presse suédoise (1964), retranscrite dans Le Monde.
[4] Prix littéraire de l’Asie, prix de la Porte Dorée, prix Jacques-Lacarrière.
[5] Notamment du prix franco-allemand Franz Hessel de littérature contemporaine pour Mémoires d’outre-mer (Gallimard, 2015), du prix Décembre pour François, portrait d’un absent, Gallimard, 2018, et du prix Édouard-Glissant pour l’ensemble de son œuvre.
[6] M. Ferrier en a tiré Fukushima, récit d’un désastre, Paris, Gallimard, 2012.
[7] Voir le film Après le livre, une enquête sur André Gide, 2016, et le livre qui en a été tiré : André Gide autour du monde, un carnet de voyage gidien, Orizons, 2019. Le film est en libre accès.
[8] Voir par exemple Paola Codazzi (dir.), André Gide et ses critiques (1951-1969), Paris, Classiques Garnier, Coll. Bibliothèque gidienne, 2024.
[9] Aliocha Wald-Lasowski, Gide, à la lumière de Nietzsche, Paris, Hermann, 2025.