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Wildproject

  • 13 mai
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 6 heures

Le travail d’une maison d’édition est de découvrir de nouvelles voix, mais aussi de redonner un souffle à des textes passés inaperçus, ayant insuffisamment infiltré les circuits de diffusion, n’ayant pas bénéficié de traductions, ou ayant tout au contraire révolutionné un pan entier de la pensée… avant de succomber aux effets du temps. Face à certains ratages, aux oubliés de l’histoire et à la surdité des humains, certaines maisons d’édition jouent un rôle de sentinelle. Le catalogue ingénieux de Wildproject en est un cas exemplaire.


Véritable phare de la raison écologique, son fondateur Baptiste Lanaspeze, qui l’imagine à New York avant de la façonner à Paris et de lui donner un élan collectif à Marseille, inaugure sa collection « Domaine sauvage » en 2009 avec deux titres : Printemps silencieux de l’Américaine Rachel Carson, etVers l’écologie profonde du norvégien Arne Næss.

Avec sa bombe littéraire Silent Spring publiée en 1962, Rachel Carson permet de faire interdire l’utilisation du DDT aux États-Unis, lançant dans le sillage de sa réussite – celle d’une personne seule, armée d’un récit réunissant des qualités sensibles, poétiques et scientifiques, contre les lobbies les plus puissants – le mouvement écologiste de la seconde moitié du 20e siècle. Arne Næss doit quant à lui attendre la traduction de son volume Is It Painful to Think? Conversations with Arne Næss (1973) par l’éditeur marseillais pour être mieux connu du public français.



Depuis, l’éditeur n’a cessé de faire redécouvrir des textes essentiels, comme ceux du japonais Imanishi Kinji, si peu lu en France, proposant pourtant une pensée indispensable à revisiter les théories darwiniennes (Le Monde des êtres vivants. Une théorie écologique de l’évolution, 2011), aussi bien qu’à faire découvrir des philosophes devenus depuis incontournables, à commencer par Baptiste Morizot, finaliste du Prix Gide du Contemporain Capital en 2025 (Les Diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant, 2016), ou encore à proposer un lieu neuf pour l’édition de textes inclassables et illustrés, comme ceux de Matthieu Duperrex (Voyages en sol incertain. Enquête dans les deltas du Rhône et du Mississippi, 2024) ou Anne Simon (Une bête entre les lignes. Essai de zoopoétique, 2021).


Le ton est donné : tous les outils pour penser l’écologie, en connaître les racines, les nécessités, les prolongements, le sens même dans sa reconnexion à l’ensemble des aspects de nos sociétés, vont être réunis pour mieux infuser la recherche, la littérature, la création, et développer un domaine d’action. Le « projet sauvage » ouvre au fur et à mesure de nouvelles collections (7 collections constituent actuellement leur catalogue : « Domaine sauvage », « Le Monde qui vient », « Littératures », « Villes terrestres » et « Poche/Petite bibliothèque d’écologie populaire »,  « À partir de Marseille », « Arts et territoires »), et donne naissance à des ouvrages collectifs qui dépassent le seul cadre de la publication : une école est en cours de création (L’École marseillaise d’écologie), des sentiers de randonnée ont été tracés puis aménagés (le GR2013 et « Les Sentiers Métropolitains »), de nombreuses manifestations et ateliers sont organisés.



On ne peut qu’être admiratif devant le travail accompli par Wildproject depuis bientôt 20 ans. L’engagement est à tous les étages, de la fabrication du papier au site internet sur lequel les images ne sont téléchargeables qu’à la demande, en faisant un site-modèle de dépollution de l’espace numérique, qui est loin d’être, comme on le sait aujourd’hui, « dématérialisé » et représentant, bien au contraire, un énorme consommateur de terres et d’eau.


Si le jury du Prix Gide du Contemporain capital sélectionne Wildproject, c’est donc pour saluer un travail à la fois soigné et sans rigidité, à la ligne souple et fondatrice, réalisé en profondeur et sur des fronts multiples : non seulement ce collectif publie des auteurs et des textes remarquables (qu’il s’agisse de nouveaux auteurs ou de figures comme Gary Snyder, Kenneth White, Aldo Leopold, Val Plumwood, Donna Haraway…), mais il le fait avec une attention particulière apportée au design du livre, à la qualité écologique de sa fabrication, et à la manière de le diffuser : il ne s’agit pas simplement de vendre, il s’agit de donner au livre et à son sujet sa place, de dévoiler son potentiel, de générer des mouvements – comme le fit en 1962 Rachel Carson avec Printemps silencieux.


Par son intuition que la crise écologique n’est pas seulement une question scientifique ou politique, mais une crise des imaginaires, des récits et des formes de sensibilité, Wildproject s’est à la fois discrètement et rapidement imposée dans le paysage éditorial français. Publier de l’écologie ne signifie plus simplement diffuser des essais militants, mais reconstruire un espace intellectuel où la littérature puisse penser les relations entre humains, territoires, animaux, techniques et mondes vivants.

Le caractère « capital » de Wildproject tient donc précisément à cela : avoir compris avant beaucoup d’autres que la crise écologique est aussi une crise narrative. Comment raconter un monde menacé ? Comment faire sentir les relations invisibles entre humains et non-humains ? Comment réinventer des formes d’attention capables de résister à l’accélération technologique et marchande ?

Depuis près de vingt ans, son catalogue constitue l’une des réponses les plus cohérentes et les plus exigeantes à ces questions. Voici main dans la main des écrivains, traducteurs, sociologues, illustrateurs, philosophes, ingénieurs-agronomes, géographes, musiciens, anthropologues, écologues, jardiniers, architectes, linguistes et créatifs[1], qui travaillent à construire la société de demain.


La filiation avec Gide  commence ici à poindre dans une dimension essentielle : le refus des cloisonnements. Chez Gide, le roman pouvait devenir enquête morale, le journal intime réflexion philosophique, le récit de voyage critique politique. De même, chez Wildproject, les frontières entre les sciences et les arts deviennent poreuses. Cette hybridation correspond à une nécessité contemporaine. Face à des réalités aussi complexes que l’effondrement écologique ou la disparition des mondes vivants, les divisions disciplinaires semblent archaïques.



Ne se contentant pas de lire, d’aimer et de publier, Wildproject programme pour la décennie 2020–2030, « après avoir œuvré dans la décennie 2010–2020 à importer et acclimater en langue française les pensées de l’écologie », « de contribuer à la sortie de la société industrielle et à la mise en œuvre des sociétés écologiques – c’est-à-dire une réorganisation des sociétés humaines qui mette un terme à l’extinction en cours de la vie sur Terre[2] »… Rien que ça.


Cette ambition a bien des échos gidiens. Si Gide n’est pas connu pour être un penseur de l’écologie, il n’en a pas moins dénoncé les systèmes totalitaires (voir, entre autres, son Retour de l’URSS), agi pour faire cesser, dans les colonies africaines, l’oppression des indigènes (voir Le Retour du Tchad et Voyage au Congo), interrogé la relation de l’homme à la nature (à travers des réflexions éparses sur les fleurs, les animaux ou encore la société du gaspillage et les énergies renouvelables – voir Les Nouvelles Nourritures et, sur le site de la Fondation Gide, le dossier sur les Animaux). Fervent admirateur du naturaliste Fabre, il fut aussi le premier inscrit au Bulletin de la Société d’histoire naturelle de Théodor Monod, défendant les hêtres de son village, et trouvant, écrivain avant tout, des formules qui ont porté des générations entières, allant de simples observations sur son environnement – « Il me suffit de regarder une feuille d’arbre pour être écrasé par l’univers » – jusqu’à prendre la mesure de ce que peut engendrer l’engagement individuel pris dans une forme d’association avec le monde : « Il est bien des choses qui ne paraissent impossibles que tant qu’on ne les a pas tentées. »


En distinguant Wildproject, le jury saluerait ainsi une œuvre collective qui contribue à déplacer les frontières intellectuelles de notre temps. Non pas en proposant un seul discours écologique, mais en réinventant les formes mêmes par lesquelles littérature, pensée et expérience sensible peuvent réinventer nos manières d’habiter le monde.


[1] Voir, notamment, la composition de son comité scientifique : l’ingénieur agronome Raphaël Larrère, la géographe et sociologue Nathalie Blanc, le philosophe J. Baird Callicott, le chargé de la protection de la nature au Parc naturel régional des Vosges du Nord Jean-Claude Génot, la philosophe Catherine Larrère, le philosophe Baptiste Morizot, l’écrivain et musicien David Rothenberg, l’anthropologue Pascal Menoret, le traducteur, auteur, aide-berger Pierre Madelin, la philosophe Emilie Hache, le géographe et orientaliste Augustin Berque, le philosophe Gilles Tiberghien.

[2] Voir la présentation sur leur site internet.

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