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Mémoire d'encrier

  • 13 mai
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 6 heures

Fondée à Montréal en 2003 par Rodney Saint-Éloi, Mémoire d’encrier s’est d’emblée donné une tâche singulière : faire exister un espace éditorial où se rencontrent les littératures des Amériques noires, caribéennes, autochtones et diasporiques, sans les assigner à des identités closes ni à des catégories de marché. Ce n’est pas une « ligne » éditoriale au sens banal du terme : c’est une cartographie en mouvement, où chaque livre à la fois prend sa place et reconfigure l’ensemble.


Récompenser une maison d’édition, c’est reconnaître que la littérature ne naît pas seulement de l’écriture, mais de l’accueil, du montage et de la mise en relation des textes. À cet égard, Mémoire d’encrier a construit, au fil de ses collections, une véritable œuvre collective. Il faut souligner d’abord le rôle décisif qu’elle a joué dans la reconnaissance et la circulation des littératures autochtones, notamment celles des Premières Nations. Dans un espace littéraire francophone longtemps structuré autour d’un centre implicite – européen, blanc, colonial –, cette maison a contribué à déplacer profondément le regard. Elle n’a pas « intégré » quelques auteurs autochtones à un paysage préexistant : elle a défait la notion même de paysage pour aller vers celle de terrain d’existences partagées. Les textes de Joséphine Bacon – tels Bâtons à message / Tshissinuatshitakana (2009) – font ainsi entrer la mémoire innue, le rapport ancestral au territoire et la fragilité des langues autochtones dans un dialogue direct avec les grandes questions contemporaines : l’effacement des cultures minoritaires, la crise écologique, la destruction des mondes vernaculaires et la possibilité même d’habiter la terre autrement. Natasha Kanapé Fontaine, quant à elle (Bleuets et abricots, 2016), fait revivre dans l’espace littéraire francophone des questions longtemps marginalisées : défense des territoires autochtones face aux logiques extractivistes, mémoire des violences coloniales, mais aussi transmission d’un héritage innu fondé sur le lien au vivant et la parole orale.



Mémoire d’encrier a ainsi permis à des langues, des mémoires et des expériences historiques longtemps marginalisées d’accéder non seulement à une visibilité éditoriale, mais à une pleine légitimité littéraire. Les blessures du déracinement, la survivance culturelle, les relations entre générations : tous ces thèmes ont trouvé, grâce à cette politique éditoriale, une place centrale dans la littérature francophone d’aujourd’hui. Que cette réinvention contemporaine des littératures autochtones soit portée en grande partie par des femmes est, de surcroît, l’un des faits littéraires et politiques majeurs de notre époque : elle fait émerger des formes de parole où mémoire, soin, transmission, résistance et rapport au vivant se trouvent profondément reconfigurés.


Ce geste est capital au sens fort du terme. Il ne s’agit pas simplement de « diversité » ou d’« inclusivité », ni de représentation purement symbolique : il s’agit d’une redéfinition du canon lui-même. En publiant ces œuvres, Mémoire d’encrier a contribué à modifier ce que nous entendons par littérature québécoise, par littérature américaine, par littérature de langue française. Elle a montré que les littératures autochtones ne relevaient pas d’un domaine périphérique ou ethnographique, mais qu’elles étaient l’un des lieux les plus puissants où se réinvente aujourd’hui – et également en langue française – le récit, le rapport à la mémoire, à la terre, au vivant et à l’histoire.



Cette attention aux voix menacées, oubliées ou dispersées, apparaît également dans le travail remarquable accompli autour de Jean-Claude Charles. Auteur majeur de la diaspora haïtienne, voyageur incessant entre Port-au-Prince, Paris, New York ou Berlin, Charles fut longtemps un écrivain admiré par quelques lecteurs fervents (Marguerite Duras par exemple[1]), mais insuffisamment transmis, insuffisamment réédité, presque soustrait à l’histoire littéraire contemporaine malgré l’importance de livres comme Manhattan Blues (2022) ou Bamboola Bamboche (2016). Mémoire d’encrier a joué un rôle décisif dans sa redécouverte.

Jean-Claude Charles fut l’un des grands penseurs littéraires de la circulation mondiale, du déplacement identitaire, de l’errance moderne. Sa notion d’« enracinerrance[2] », son écriture fragmentaire et mobile, sa manière d’habiter simultanément plusieurs villes, plusieurs mémoires, plusieurs langues, apparaissent aujourd’hui d’une actualité saisissante. En le rééditant, Mémoire d’encrier n’a pas simplement sauvé une œuvre de l’oubli : elle a rendu à notre présent l’un de ses écrivains les plus lucides.


Ce travail d’édition repose aussi sur ce qu’on pourrait nommer une éthique du catalogue : faire dialoguer les livres entre eux, construire des résonances, créer des continuités inattendues entre des histoires, des langues et des formes. Dans cette perspective, la maison d’édition devient elle-même une forme de pensée. Elle produit du sens non seulement par chaque livre, mais par la constellation qu’ils forment.


Ce choix s’inscrit avec une fidélité exigeante dans la lignée d’André Gide. Car Gide n’a pas seulement écrit des livres : il a contribué à inventer des lieux où la littérature pouvait se déployer autrement, par la fondation de la Nouvelle Revue française, par une observation fine de la littérature rendue dans un éventail éditorial aussi bien que des discours — il relèvera par exemple, avant tout le monde, la nécessité de lire Michaux, avec sa conférence « Découvrons Henri Michaux » (1941) —, par le réseau créé autour de lui : artistes, lecteurs, politiques, de grands hommes aussi bien que de grands inconnus, ayant su reconnaître chez des bergers aussi bien que chez son ami Mallarmé toute la puissance de la poésie – sans oublier l’attention qu’il consacra à la traduction, son effort de comprendre l’Autre et de faire de la littérature un espace d’échange permanent, dans la querelle comme dans l’harmonie.

Mais la pertinence de ce choix tient surtout à ce que signifie, aujourd’hui, être un « contemporain capital ». Notre époque est traversée par des tensions majeures : héritages coloniaux, migrations, revendications identitaires, luttes pour la reconnaissance des langues et des mémoires. Mémoire d’encrier ne se contente pas de représenter ces réalités : elle les organise en espace lisible.


Reconnaître l’importance de cette maison, c’est donc distinguer une forme de responsabilité littéraire essentielle : faire exister des voix, les mettre en relation, construire un monde de textes où la pluralité n’est pas un obstacle, mais une condition. C’est affirmer que le « capital » de la littérature aujourd’hui réside moins dans la force de frappe financière de quelques structures avides de pouvoir que dans ces architectures subtiles, presque invisibles, fragiles en somme, qui permettent aux œuvres de circuler, de se répondre et de durer.


Il est des maisons d’édition qui publient des livres ; il en est d’autres qui, plus profondément, produisent des conditions d’existence pour la littérature. En décernant le Prix Gide du Contemporain capital à Mémoire d’encrier, le jury reconnaîtrait une « œuvre » qui n’est pas seulement faite de titres ou d’ouvrages, mais de liens, de passages et de voix que cette structure a rendus possibles.

 

L'encrier (de Jean Paulhan), Jean Fautrier, 1948 ©Musée d'Art moderne
L'encrier (de Jean Paulhan), Jean Fautrier, 1948 ©Musée d'Art moderne

[1] Voir sa critique très laudative de Manhattan Blues, se terminant par la phrase : « Jean-Claude Charles est sans doute un romancier, vrai, grand » (L’Autre Journal, Éd. Bernard Barrault, no 9, novembre 1985, repris dans Marguerite Duras, Le Monde extérieur, Outside 2, Paris, POL, 1993).

[2] Utilisé pour la première fois en 1980 dans Le Corps noir (Montréal, Mémoire d’encrier, 2017), le concept d’« enracinerrance » se construit en opposition – ou en réaction – à celui de « destinerrance » de Derrida, et Charles le définit ainsi : « Le concept d’enracinerrance est délibérément oxymorique: il tient compte à la fois de la racine et de l’errance; il dit à la fois la mémoire des origines et les réalités nouvelles de la migration ; il remarque un enracinement dans l’errance ». Voir Jean-Claude Charles, « L'Enracinerrance », dans la revue Boutures, vol. 1, no 4, reproduit sur le site Île en Île.

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