Les éditions Jacques Brémond
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À Montfrin, une commune rurale située entre Nîmes et Avignon, un homme perpétue l’art de l’édition artisanale. Du choix du papier à celui de l’encre en passant par l’usage de caractères en plomb ou en bois, chaque livre est composé à la main. L’impression se fait de feuille à feuille, selon des gestes venus d’un autre temps. Jacques Brémond semble un héritier de Johannes Gutenberg. Depuis un demi-siècle, il façonne, relie, broche et assemble les ouvrages, principalement consacrés à la poésie contemporaine. Son catalogue dépasse les trois cents parutions. Grâce à ses œuvres, la voix si précieuse des poètes circule.
Nous osons poser la question : « Pourquoi la poésie ? » La réponse est immédiate : « Elle est indispensable. C’est une nécessité absolue. Aucun pays, aucun peuple, aucun homme ne vit sans poésie. Elle n’est ni une distraction ni un amusement. C’est un phare, un témoin de la vie. » Nous sommes place Saint-Sulpice, au Marché de la Poésie, le 19 juin 2025. La chaleur est étouffante : 30°. Il est 13 heures. Les Parisiens se font rares dans les allées : ils déjeunent. Le stand de l’éditeur Jacques Brémond est vide : une chance ! Personne ne viendra interrompre le tête-à-tête silencieux avec les livres.
Ils sont là, minces ou volumineux, debout ou couchés, petits ou grands formats, avec des titres en bleu, vert, rouge, or. Les plats imprimés en papier coton leur confèrent une identité propre : prendre un livre devient un plaisir tactile. Les doigts caressent presque instinctivement la couverture épaisse. Les ouvrages sont ici des objets charnels. D’ailleurs tous les sens sont sollicités à l’exception du goût même si la texture donne presque envie de savourer ces merveilles.

Jacques Brémond présente un visage extraordinaire. Avec son ample barbe blanche, son front dégarni, ses cheveux longs et ses sourcils broussailleux, on le croirait sorti d’un conte de fées ou d’une nouvelle de Tolstoï. Il a les allures d’un druide ou d’un sage capable de lire dans les astres et d’interpréter les signes de la nature. Ses mains puissantes révèlent toutefois un rapport concret à la matière. Elles traduisent une maîtrise alliant force, précision et délicatesse.
Très jeune, il acquiert les bases du métier d’éditeur. Mais son rôle se limite à la sélection de manuscrits et à leur commercialisation. Il lui manque une dimension essentielle : la fabrication – maquette, composition, façonnage… Il souhaite s’impliquer entièrement dans la conception des livres. En 1965, à seulement 19 ans, il se lance et réalise son premier volume dans un garage : Obscure lampe de cela de Salah Stétié. Cette expérience marque le début d’une aventure éditoriale atypique. Il publie entre quatre et douze recueils par an, selon ses moyens financiers. Chemin faisant, son approche du livre s’affine. Il accorde une attention croissante aux gestes et aux matériaux. Cette recherche le conduit à rencontrer deux papetiers, le Moulin de Larroque et le Moulin de Brousses, dont les créations artisanales l’attirent – il les utilise toujours aujourd’hui. Il lui arrive d’avoir des exigences bien particulières, il le confie dans un entretien : « Le Moulin de Brousses m’a fabriqué du papier à partir de crottin d’éléphant pour Le siècle s’effondre de Monique Domergue et Sur un poème d’André du Bouchet de Jean-Pierre Chambon. Et à partir de crottin de cheval pour les deux ouvrages d’Albane Gellé Je, cheval et Cheval chevaux. […] Une autre fois j’ai demandé à ce moulin de fabriquer un papier de coton gris-bleu : les poèmes demandaient cette grisaille et l’auteur avait de très beaux yeux bleus-gris ! »[1]
Il le reconnaît, ses livres portent l’empreinte des paysages et de l’architecture environnants : la garrigue, les « ciels blancs de l’été chaud », la sécheresse, les maisons sobres et robustes, presque austères. Cette authenticité se reflète dans les publications : il n’y a ni fioritures, ni artifices, seulement une typographie simple au service d’une mise en page épurée. Des encres se glissent parfois entre les pages, sans jamais rompre l’équilibre.
Pour Jacques Brémond, le livre est autant une œuvre intellectuelle qu’un bel objet. C’est pour cela qu’il cultive une relation intime aux mots et au support. D’abord écrivain et poète, il a sciemment renoncé à l’écriture pour rendre hommage à ceux qui l’avaient inspiré en donnant corps à leurs vers : Jean-Christophe Bailly, Michel Butor, Jacques Darras, Michaël Gluck, Alain Jouffroy, Gérard Macé, Thierry Metz comptent parmi les auteurs célébrés, aux côtés de figures plus anciennes comme Goethe, Hölderlin ou Joyce. Derrida et Jean-Luc Nancy ont également leur place dans cet ensemble.
Jacques Brémond est un veilleur, attentif aux voix poétiques discrètes. Il rend visible et vivante la poésie contemporaine, participant ainsi à sa mémoire et à sa transmission. Chez lui, l’esthétique rejoint l’éthique. Loin des impératifs commerciaux, cet éditeur indépendant est une personnalité marquante. Lui décerner le prix Gide serait récompenser toute une vie de travail et un engagement continu – « Il faut poursuivre coûte que coûte. Oui toujours : dire malgré tout. Dans cet étroit.[2] » Ce serait aussi saluer une démarche rare et forte : quitter l’écriture pour servir celle des autres. Jacques Brémond incarne une forme d’intégrité et de dévouement à la création littéraire autant qu’à l’art bibliophilique.
Si André Gide ne figure pas au catalogue, les deux hommes partagent néanmoins une même conception de la poésie : elle est un espace d’ouverture. L’un et l’autre privilégient la découverte de voix singulières plutôt que la quête du succès immédiat. André Gide était un passeur au sein de la Nouvelle Revue française, Jacques Brémond l’est tout autant aujourd’hui. Leurs visions se répondent.


























