Le Mois Molière
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Dernière mise à jour : il y a 6 heures
Le monde entier est un théâtre,
Et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs ;
Ils ont leurs entrées et leurs sorties[1].
Et si nous nous autorisions, pour une fois, à prendre au pied de la lettre les vers de Shakespeare ? Un festival d’art dramatique nous y invite. Depuis trente ans, du 1er au 30 juin, Versailles devient une immense scène et déplie tréteaux et sièges aux quatre coins de la ville pour célébrer le spectacle vivant.
Trente jours sans relâche, plus de trois-cent-cinquante spectacles, soixante-cinq lieux investis, entre 100 000 et 150 000 spectateurs : les chiffres sont vertigineux. Chaque année, Versailles se métamorphose en un vaste espace scénique. Du théâtre Montansier à la cour de la Grande Écurie, en passant par la Rotonde, le Potager du Roi, la salle du Jeu de Paume, les bosquets du château, sans oublier les rues, les parcs et les places, toute la ville résonne des textes du répertoire classique et contemporain, français comme étranger.

L’histoire débute en 1996. À cette époque, François de Mazières est chef de cabinet du ministre de l’Économie. Il mène des missions d’audit et travaille sur les enjeux liés à la décentralisation. Ce n’est toutefois par l’univers des finances qui le passionne mais la culture. Peu savent que derrière ce haut fonctionnaire se cache un amoureux du théâtre. Dès l’âge de 13 ans, il suit les classes de Marcelle Tassencourt au Conservatoire de Versailles. Cette actrice, metteur en scène, professeure de nombreux talents, parmi lesquels Catherine Frot et Francis Perrin, donne à l’adolescent le goût des planches. La ferveur ne le quittera plus.
François de Mazières navigue entre les tableaux et les chiffres lorsque le futur maire de Versailles, Étienne Pinte, lui demande de rejoindre son équipe municipale. Nous sommes en 1995. « Oui, si je m’occupe de la culture », lui répond son interlocuteur. C’est ainsi que l’aventure commence. Celui qui deviendra à son tour maire de Versailles en 2008 propose de relancer un festival suspendu depuis une dizaine d’années, le « Mai de Versailles » : le théâtre y était à l’honneur mais dans des formes d’expression plutôt traditionnelles. François de Mazières, lui, défend l’idée d’un théâtre populaire, au sens noble : exigeant et accessible au plus grand nombre, enfants et adultes, aussi bien dans les quartiers favorisés que modestes. Il partage cette ambition avec Francis Perrin, alors directeur du Théâtre de Montansier. Le projet le séduit. Mieux, il le galvanise : l’acteur rêve de monter sur la charrette de Molière en tenue de Sganarelle avec ses comédiens. Banco ! Sa troupe sillonne les rues et interprète La Jalousie du Barbouillé (une courte farce de Molière où un mari jaloux et ridicule cherche à contrôler sa femme qui, fine et maline, déjoue ses pièges). C’est un triomphe. La première édition du festival est lancée.
Pourquoi lui avoir donné le nom de Molière ? Parce que Molière, c’est le patron ! Il reste l’auteur le plus emblématique du théâtre. Intemporel et génial, il incarne à lui seul l’esprit critique. Sa langue continue de surprendre par sa modernité. Jean-Baptiste Poquelin a de plus des liens personnels avec Versailles puisqu’il y a créé ses principales pièces sous l’égide de Louis XIV. Ce maître des planches a renouvelé les règles du théâtre en s’inspirant de la commedia dell’arte : il privilégie le rythme rapide, des intrigues simples mais efficaces, des situations comiques reposant sur une succession de quiproquos, des jeux de scène physiques et une forte proximité avec le public. Ses œuvres ne se limitent pas au divertissement, elles accusent les travers humains. Molière veut un théâtre vivant pour tous – Jean Vilar s’inscrira dans sa lignée quelques siècles plus tard – et c’est cet héritage que souhaite prolonger François de Mazières, chargé de la programmation. Peu intéressé par les comédiens déjà reconnus, il accueille les troupes-amateur. Il aime dénicher les futurs talents, d’où ses repérages à Avignon. Soutenir la création contemporaine relève de ses objectifs majeurs. Il achète ainsi les spectacles pour un budget d’environ 300 000 euros et les diffuse. Des résidences d’artistes – une douzaine au total – ont été mises en place permettant à des compagnies de travailler à l’année. Versailles leur offre des lieux de répétition en échange d’un travail avec les scolaires.

La majorité des représentations sont gratuites, le tarif le plus élevé étant de 4 euros. Ce choix interroge sur le modèle économique. Si deux-cent-cinquante bénévoles se mobilisent, la ville doit assumer des coûts incompressibles, notamment liés aux équipements techniques. Elle reçoit des aides de la Drac, de la Région Île-de-France, parfois complétées par le Conseil départemental, mais les subventions fondent au fil des ans. Quant aux partenaires privés, ils sont peu nombreux. « Il y a un malentendu sur la richesse de Versailles. Les habitants sont globalement plus aisés que la moyenne, mais la ville elle-même est pauvre. Historiquement, Versailles n’a pas d’activité économique forte, c’est une ville d’administration. Et le château, qui occupe 800 hectares, ne rapporte rien à la commune.[2] »

Molière, chef de troupe, a créé un esprit collectif. François de Mazières le préserve. Pour les trente ans du festival, le maire de Versailles qui entame son quatrième mandat consécutif, gardera la même ligne directrice : pas de stars, l’accueil de jeunes compagnies, l’achat et la programmation de spectacles, une attention portée aux enfants. Et la fête bien sûr, comme nous y conviait déjà Molière :
Buvons, chers amis, buvons :
Le temps qui fuit nous y convie ;
Profitons de la vie
Autant que nous pouvons.
Le Bourgeois Gentilhomme

De son vivant, André Gide ne rencontra pas le succès attendu avec le théâtre, il aimait néanmoins le sixième art – l’édition de ses œuvres théâtrales et les travaux universitaires en témoignent. Récompenser le Mois Molière ne serait donc pas incohérent, ce serait au contraire saluer la création contemporaine, et reconnaître le caractère essentiel d’un art qui nous éveille, nous émeut, nous rassemble.
[1] William Shakespeare, Comme il vous plaira, Acte II, scène vii.
[2] Entretien avec Pauline de Quatrebarbes, « "Les villes sont au bout de la chaîne" et c’est tendu : un maire raconte le financement de la culture », Enlarge your Paris, 2025.

