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L'Institut du Tout-Monde

  • il y a 3 jours
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 6 heures

Bien loin d’un cadre institutionnel rigide auquel son nom pourrait faire penser de façon trompeuse, le collectif polymorphe qu’est l’Institut du Tout-Monde (ITM) est à la fois une association culturelle, un centre de recherche pluridisciplinaire et une maison d’édition, entre bien d’autres ramifications. Fondé en 2006 à Paris par le grand poète, romancier et philosophe martiniquais Édouard Glissant, son objectif premier est de promouvoir la pensée foisonnante de ce dernier, autour notamment de la belle notion de Tout-Monde, qui exprime un imaginaire fondé sur la co-présence de toutes les cultures, toujours en mouvement et en dialogue, et qui permet d’aborder à nouveaux frais les thématiques capitales que sont l’histoire et la mémoire, avant tout celle de l’esclavage.


L’ITM émane ainsi de l’œuvre solaire de Glissant dont il relaie les valeurs humanistes et le refus du dogmatisme et des assignations identitaires, rejoignant pleinement Gide en cela. Prolongeant sa conception du « Tout-Monde », l’Institut s’appuie également sur une poétique de la Relation et une pratique de la créolisation dans la littérature, les arts et la société qui lui sont attenantes. Voici ce que l’écrivain antillais affirmait à cet égard : « J’appelle Tout-monde notre univers tel qu’il change et perdure en échangeant et, en même temps, la “vision” que nous en avons. La totalité-monde dans sa diversité physique et dans les représentations qu’elle nous inspire : que nous ne saurions plus chanter, dire ni travailler à souffrance à partir de notre seul lieu, sans plonger à l’imaginaire de cette totalité. »[1] Fidèle à cette ambition et à ce soufle portés par l’un des auteurs majeurs des XXe et XXIe siècles, l’ITM fait sans aucun doute figure de contemporain capital de notre époque, mettant à l’honneur la transdisciplinarité, le métissage culturel et la pensée archipélique, comme le reflète sa structure en rhizome. Favorisant les rencontres intellectuelles et artistiques, et par là même la co-construction et diffusion de savoirs, cette aventure collective a tout d’abord pour pilier son Centre de recherche (le Centre International d’Études Édouard Glissant, CIEEG), lancé en 2018 et dirigé depuis lors par Loïc Céry, auteur lui-même de nombreux ouvrages critiques dont le remarquable diptyque Édouard Glissant, une traversée de l’esclavage (2020). Ces travaux en études glissantiennes sont notamment publiés dans la revue annuelle Les Cahiers du Tout-Monde, et plus largement par Les Éditions de l’ITM, fondées en 2020. Loin d’être une maison d’édition classique, celles-ci comprennent pour l’heure huit collections complémentaires et transversales (Idées, Recherche, Revues, Arts, Poésie, Roman, Musicologie, Biographies), qui promeuvent des écrivain(e)s atypiques refusant le formatage commercial, et une littérature résolument transnationale et pluridisciplinaire.



Parmi ces textes qui se distinguent par leur marginalité, leur hybridation et par l’originalité de leur approche, on pense en premier lieu à La Trace. Agouzou, femme esclave, de Monique Arien-Carrère (2021), récit de la recherche puis découverte de l’acte d’individualité d’un ancêtre du XIXe siècle dans les archives antillaises, qui constitue dès lors un jalon important dans la mémoire contemporaine de l’esclavage. Autre ouvrage singulier dans le paysage littéraire d’aujourd’hui, également paru dans la collection « Roman » dirigée par Sylvie Glissant et François Vitrani, Alètheia (2022) est un conte philosophique à la fois foisonnant et mystérieux, signé par Marlène Parize-Valdor, Professeure de philosophie au Lycée Joseph Zobel de Rivière-Salée en Martinique. Les Éditions de l’ITM ont en outre mis en avant des figures plus connues mais tout aussi atypiques tel James Baldwin, iconique écrivain au statut d’exilé permanent et farouchement anticonformiste, à la fois noir, homosexuel et militant, auquel Sophie Haluk a consacré une éclatante biographie soulignant bien le caractère insaisissable de son œuvre (Coll. « Biographies », Éditions de l’Institut du Tout-Monde, 2024).

 


En le sélectionnant pour le Prix Gide du Contemporain capital, le jury a de plus reconnu l’ensemble des actions mémorielles et pédagogiques portées par l’Institut, avec des projets comme La Traversée des Mémoires en 2022 et 2023,lié aux commémorations de l’esclavage et réalisé avec les académies scolaires de Martinique, Guadeloupe, Guyane ou encore La Réunion. Ce collectif s’appuie pour bon nombre de ses initiatives en la matière sur un pôle numérique très efficace, comme l’a montré dès 2013 le programme de sensibilisation « Mémoires des esclavages », mené par l’ITM dans les établissements éducatifs d’Île-de-France et ayant donné lieu au site « Les mémoires des esclavages et de leurs abolitions », celui-ci ayant en outre accueilli un MOOC consacré à la traite transatlantique et à l’esclavage colonial. Revisitant ainsi l’histoire dans une approche horizontale tout en étant pleinement ancré dans le XXIe siècle, l’Institut du Tout-Monde utilise ses outils les plus innovants pour atteindre tous les publics et éveiller une conscience sociale et citoyenne, dans la droite ligne de Glissant mais aussi de Gide, pour qui l’émancipation individuelle et la confrontation directe avec les réalités du monde étaient à la base même du civisme. Parmi bien d’autres exemples des activités de formation de l’ITM allant dans ce sens, on citera pêle-mêle des séries de podcasts, séminaires, rencontres et lectures publiques, un deuxième MOOC prenant la forme d’un « Parcours de traductologie », ou encore un Pôle Cinéma à partir de 2017, sous la direction de Mathieu Glissant, avec des Ateliers d’éducation à l’image et à l’expression cinématgographique.



Porté par la pensée d’Édouard Glissant et ayant fait de la « Relation » et de la « créolisation » ses piliers fondamentaux, l’Institut du Tout-Monde accomplit donc bien l’œuvre d’un « contemporain capital » dans l’esprit gidien, en promouvant le dialogue interculturel dans les humanités, et en mettant en valeur l’imaginaire des peuples, leurs langues et leurs modes de vie. Cela correspond bien chez Gide, lui-même grand voyageur ayant arpenté l’Europe et l’Afrique, à l’idéal d’une littérature comme espace de liberté, ouverture au monde et exploration de sa diversité et de l’altérité. Carrefour pluridisciplinaire, l’ITM agit en effet comme un « lieu-rhizome » selon les vœux de Glissant pour connecter différentes cultures à travers le monde, sans jamais taire ou ignorer les rapports de domination et les inégalités, dans une approche atypique mélant l’engagement politique, la création artistique et littéraire dans une perspective résolument collective, et une ambitieuse démarche historique et mémorielle.



Le chef de file de la NRF (elle aussi devenue maison d’édition sous l’égide de Gaston Gallimard) que fut Gide, était comme Glissant un homme de revues[2], découvreur de talents et figure littéraire fédératrice et inspirante, cet élan créateur, généreux et accueillant se retrouvant sous bien des aspects dans le collectif arborescent qu’est devenu l’Institut du Tout-Monde, véritable incubateur qui archive, étudie et diffuse des œuvres de multiples horizons échappant aux logiques commerciales et réseaux de diffusion traditionnels pour leur donner toute la visibilité qu’elles méritent.



[1] Édouard Glissant, Traité du Tout-Monde (Gallimard, 1997).

[2] Considérant ces espaces collectifs comme indispensables pour faire vivre sa philosophie de la Relation, Édouard Glissant a activement participé à des revues comme Acoma (1971-1973) qu’il a lui-même fondée et dirigée, Le Courrier de l’UNESCO, dont il a dirigé la rédaction de 1982 à 1988, mais aussi Les Lettres Nouvelles ou Présence Africaine.

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