Inculte
- 13 mai
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Dernière mise à jour : il y a 6 heures
Inculte : c’est le nom derrière lequel se sont regroupés des artistes aujourd’hui bien connus du public (François Bégaudeau, Arno Bertina, Claro, Mathias Énard, Hélène Gaudy, Mathieu Larnaudie, Maylis de Kerangal, Olivier Rohe, Joy Sorman…), en fondant une revue éponyme bientôt suivie d’une maison d’édition, avant de s’installer comme collection chez Actes Sud.
« Inculte ! » : dès sa création en 2004, le nom du collectif provoque l’étonnement et indique la trouvaille : avec humour, avec malice même, l’insulte se retourne et devient souhaitable, l’adjectif indiquant un espace vierge, inapte à la culture, qui va pourtant bientôt porter ses fruits et faire naître une pléthore d’œuvres, remodelant le champ de la littérature.

Il est des choix qui n’ajoutent pas simplement un nom à une liste, mais déplacent la manière même de lire une époque. En sélectionnant pour le Prix Gide du Contemporain capital le collectif Inculte, le jury reconnaît non seulement une œuvre dans ses multiples développements, mais une forme – ou pour le dire plus exactement peut-être, une manière d’habiter la littérature aujourd’hui.
Inculte s’est spontanément affirmé comme un espace de circulation plutôt que comme une école, un lieu de passages plutôt qu’un territoire clos. Ni manifeste figé, ni doctrine, Inculte est une pratique. Celle d’écrire à plusieurs, d’éditer ensemble, de faire du livre un lieu de frottement entre des voix, des disciplines, des langues, des expériences. Les volumes collectifs qu’il a fait paraître – Devenirs du roman (2007), Devenirs du roman 2 : écritures et matériaux (2014), Le Livre des places (2018), mais aussi Face à Sebald (2011) ou En procès (2016) – ne sont pas des compilations : ce sont des dispositifs. Chaque texte y est singulier, mais chaque texte y est aussi traversé par les autres, comme si la littérature se donnait enfin les moyens de rendre sensible une de ses constituantes majeures, mais souvent oubliée ou sous-estimée : une pluralité en acte.
Mettre en lumière Inculte, c’est d’abord reconnaître cette évidence longtemps occultée : la littérature n’a jamais été solitaire. Elle est faite de dialogues, de reprises, de contradictions, de communautés visibles ou souterraines. Mais là où d’autres ont simplement assumé cette dimension, Inculte en a fait un principe actif, une méthode, presque une éthique. Dans un paysage marqué par la dispersion des voix et la fragilisation des lieux où l’on pouvait encore penser à plusieurs (les grandes revues par exemple s’effondrant pratiquement dès la mort de leur créateur, ou jetant l’éponge par découragement[1]), Inculte a inventé un espace où l’écriture peut redevenir une expérience partagée.

Ce choix s’inscrit avec une particulière justesse dans la lignée d’André Gide. On a souvent voulu faire de Gide le champion d’une liberté individuelle jalousement gardée. Mais cette liberté, chez lui, n’a de sens que dans la confrontation, dans l’échange, dans la mise à l’épreuve des formes collectives. La fondation et l’animation de La Nouvelle Revue Française – qui deviendra plus tard la maison d’édition Gallimard – témoignent de cette conviction : la littérature se construit aussi dans des lieux (atelier, revue, immeuble), dans des dispositifs éditoriaux, dans des communautés de travail.
Mais il faut aller plus loin : l’une des singularités d’Inculte est que le collectif ne s’y limite pas aux livres écrits en commun. Il circule, il infuse, il travaille les œuvres individuelles de ses membres. Ainsi, dans Boussole (2015) de Mathias Énard, la multiplicité des savoirs et des cultures, le montage de sources et de récits composent une forme de bibliothèque vivante où aucune voix ne domine absolument. Dans Naissance d’un pont (2010) de Maylis de Kerangal, le chantier devient un espace collectif où les existences s’entrecroisent, où le roman lui-même adopte une logique chorale. Dans Les Effondrés (2010) de Mathieu Larnaudie, la crise financière est saisie par une écriture qui mêle documentation, analyse et fiction, « virtuosité joueuse qui transforme une tragédie financière en poésie étouffée[2] », comme si le réel exigeait une pluralité de regards pour être intelligible. On pourrait ajouter les enquêtes narratives d’Hélène Gaudy, ou les récits d’Arno Bertina, où le travail sur le terrain, la sensibilité active aux luttes et aux lieux transforment l’écriture en expérience partagée, ou encore Un peuple en petit (2009), d’Oliver Rohe, qu’on a pu décrire comme un « roman ventriloque ».
Plus encore, certains livres rendent visible ce passage du collectif à l’œuvre : Boulevard de Yougoslavie (2021), coécrit par Larnaudie, Bertina et Rohe, fait de l’écriture à plusieurs mains une forme pleinement assumée, capable de produire une unité sans effacer les différences. Ici, le collectif n’est plus seulement une condition de production : il devient une forme esthétique.

En quoi Inculte est-il un contemporain capital ? Parce qu’il appartient pleinement à son temps, en capte les tensions, en rend visibles les lignes de force, en propose des formes qui permettent de le penser. Or notre présent est un présent de l’interdépendance : circulation accélérée des textes et des images, pluralité des langues en contact, porosité des disciplines, remise en cause des figures d’autorité. Face à cela, la réponse d’Inculte n’a pas été de se replier sur une identité d’auteur, mais de construire un dispositif ouvert, capable d’accueillir cette complexité sans la simplifier.
Le collectif, ici, n’est pas la dilution des responsabilités ni l’affaissement des singularités. Il est, au contraire, ce qui rend possible leur intensification. Chaque voix y gagne en netteté parce qu’elle est mise en relation avec d’autres ; chaque texte y trouve une profondeur nouvelle parce qu’il est inscrit dans un ensemble. Le collectif devient ainsi une forme de rigueur : il oblige à penser contre soi, à écrire avec les autres, à accepter que le sens ne soit jamais entièrement maîtrisable.
En distinguant Inculte, le jury affirmerait que le « capital » de la littérature aujourd’hui ne réside pas seulement dans des œuvres isolées : celles-ci sont précieuses certes, irremplaçables, mais le sont tout autant des agencements et des réseaux. Il rappellerait que la valeur d’une œuvre se mesure aussi à sa capacité à faire monde – non pas à l’unifier, mais à en rendre la pluralité habitable. Ce prix consacrerait ainsi autant un groupe qu’une orientation décisive : celle d’une littérature qui ne renonce ni à l’exigence formelle ni à la complexité du réel, et qui choisit, pour les affronter, la voie du commun.
[1] Les Temps modernes de Claude Lanzmann, Tel quel et L’Infini de Philippe Sollers, Lignes de Michel Surya…
[2] Comme le résume suggestivement Nils C Ahl, dans « Les Effondrés, de Mathieu Larnaudie : effarante économie-fiction » (Le Monde, 10/6/2010).

