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L’Ajar

  • 13 mai
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 6 heures

On ne s’intéresse pas suffisamment au paysage littéraire suisse, qui a pourtant vu se réaliser parmi les plus grands auteurs francophones, germanophones et italophones. La Suisse est créative, innovante, et porte en elle sa propre multiculturalité. Du côté francophone, elle a notamment vu naître les langues incomparables de Jean-Jacques Rousseau, Blaise Cendrars, Charles-Ferdinand Ramuz, Nicolas Bouvier, Grisélidis Réal et Agota Kristof. Il n’est donc pas étonnant d’y trouver aujourd’hui une littérature active et des formations uniques, comme le collectif littéraire l’AJAR.


Fondé en 2012, l’Association des Jeunes Auteurs Romands fait référence au célèbre pseudonyme utilisé par Romain Gary pour quatre de ses romans (dont La vie devant soi, lauréat du prix Goncourt en 1975) : Émile Ajar. Ce faisant, l’AJAR met d’emblée en lumière une idée importante, capitale, même : que le texte porte une vérité intrinsèque détachée de son auteur, et que l’anonymat pourrait bien représenter une composante constitutive de la littérature, en garantissant une qualité d’écriture à l’abri des préjugés.


Si le jury du Prix Gide du Contemporain capital envisage aujourd’hui de récompenser l’AJAR, c’est parce que son activité est originale et ouverte (performances littéraires, lectures multimédias, ateliers d’écriture, objets éditoriaux atypiques…), et porteuse d’une tension familière à toute expérience littéraire, voire essentielle à tout travail vivant : « L’AJAR oscille constamment entre tradition et innovation, entre révérence aux anciens (les Cendrars, Bouvier, Bille, Gary…) et volonté de questionner la notion d’auteur, de la secouer, de l’éclater[1]. » L’écriture collective telle que la pratique ce groupe de jeunes auteurs romands va au bout de son engagement à expérimenter et à se fondre pour mieux créer : son premier succès intervient avec le roman Vivre près des tilleuls (2016), qui paraît d’autant plus vrai que tout y est faux, à commencer par les noms de ses auteurs.



Habile mise en abîme que celle de ce roman, qui s’ouvre sur l’avant-propos d’un écrivain plongé dans les archives d’un autre écrivain, « Esther Montandon », révélant l’existence du journal inédit de l’autrice, tenu à la perte de son enfant. Le thème est risqué, grave, des auteurs qui n’ont pas vécu ce drame et ont cherché à l’écrire s’y sont cassé les dents. Pourtant, ici, quelque chose réussit. Et cela est sans doute lié au collectif. Personne de l’AJAR n’a vécu la perte d’un enfant, mais la postface décrit la manière dont le sujet a été travaillé en amont et individuellement, avant que, en une nuit de travail collectif arrosée de rhum, le roman surgisse. Elle révèle aussi la manière dont le texte, d’abord composé d’un amas d’impressions pour signifier la douleur, a subi un élagage important. Couper, trancher, retrancher, « assécher » le texte de manière à trouver le cœur du sujet – son diamant. Le résultat de cette expérience d’écriture à plusieurs mains est un texte bref, presque militant, préférant à l’exactitude la vérité : « la fiction n’est pas le contraire du réel », assume l’AJAR.


Vivre près des tilleuls devient alors un texte capital dans le pouls qu’il prend d’une communauté d’écriture dévouée au mot comme expérience du réel. Collectif ne veut plus dire multiplier, mais au contraire, concentrer, vers un centre exigeant, ce qui vient d’une certaine pluralité. Collectif ne veut pas dire non plus évoluer vers un idéal, mais s’inscrire dans une pratique. La supercherie a une valeur à la fois ludique et profondément humaine. L’art naît. Et il ne naît pas d’un génie isolé, mais au terme d’un effort de mise en commun. Le livre est alors placé au cœur d’un dispositif plus vaste : le personnage devenant plus important que l’auteur, l’AJAR est allé jusqu’à donner vie à Esther Montandon à travers un canular alimenté par des communications diverses : articles de journaux, page Wikipédia, présentation lors d’un festival québéquois… avant de s’inscrire plus durablement dans le roman[2]. La littérature ne véhicule plus seulement l’image de l’écrivain assis à son bureau, seul face à une fenêtre ouverte sur le monde, mais celle d’une manière de construire ensemble, par mouvements immersifs, un monde de mots.



À l’opposé d’un autre collectif, également sélectionné par notre jury, Inculte, dont le groupe existe d’autant plus fort qu’il fait briller la singularité de chacun de ses membres, l’AJAR ne cite pas le nom de ses membres dans les livres publiés (ils figurent en revanche sur leur site internet). Il se distingue aussi par ses interventions dans plusieurs pays (Canada, États-Unis, France, Italie…). Depuis mars 2023, quatre artistes Hongkongais (Wong Yi, Lawrence Pun, Dorothy Tse et Christophe Yui Tong) travaillent par exemple avec l’AJAR à un roman polyphonique, qui sera publié en chinois traditionnel et en français, sous le titre 心照 : À demi-mot.


« Je n’écris que pour ceux qui comprennent à demi-mot », note justement Gide dans son Journal[3]. Avant d’ajouter, alors qu’il réfléchit à la notion de « vraissemblabilité » chez Bourget, dont il cherche à se différencier : « Ma réalité reste toujours quelque peu fantastique. » La filiation gidienne avec l’AJAR affleure dans cette défense d’une littérature libérée du souci de l’authenticité au profit d’une justesse que n’entrave pas la fiction. Elle affleure encore dans la volonté qu’a toujours eue Gide de donner au lecteur un rôle actif, soulignant, d’un bureau d’écrivain aux apparences de tour d’ivoire, que la littérature est une aventure collective : « Un livre est toujours une collaboration […]. – Attendons de partout la révélation des choses ; du public, la révélation de nos œuvres[4]. »

 


[1] Comme on peut le lire sur leur site internet.

[2] Voir l’article du Temps à ce sujet.

[3] Voir Gide, Journal, II, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2009, p. 210, 23 juin 1930.

[4] Voir Paludes, première et dernière page (« […] nous laissons à chaque lecteur le soin de remplir cette feuille »).

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